Un week-end à part

Vivre en communauté a toujours été difficile pour moi. Je suis, depuis toute petite, une personne introvertie et solitaire, tellement solitaire que j’en deviens parfois agoraphobe. Je suis la personne qui va s’installer dans un coin en soirée et observer de loin les gens s’amuser. Celle qui ne parle pas beaucoup. Celle que l’on pense un peu idiote et que l’on oublie vite. Celle qui ne sait jamais quoi répondre pour faire rire et continuer les blagues qu’on lance à la volée.

J’essaye de me soigner, j’essaye de me confronter aux autres, sortir, aller aux soirées, faire le jeu de la société, apprendre à parler de tout et de rien. J’ai envie de devenir cette jeune femme rayonnante qui peut parler à n’importe qui et faire rire les autres intentionnellement. Parfois j’y arrive. Il y a des soirs où je me sens bien, je me sens forte et capable de tout, capable de me confronter aux autres et leur étrangeté.

J’en suis venue à la conclusion que chaque opportunité que j’avais de me confronter à cette peur était à prendre. Chaque fois que l’on me propose une soirée, si je le sens, je dois accepter. Parfois je me force un peu, et puis une fois sur place je passe de très bons moments. Parfois je m’ennuie et j’ai l’impression de perdre mon temps mais au fond peu importe, on ne peut pas être gagnant à chaque fois.

Alors quand Nathan m’a parlé du week-end de trois jours dans une maison de campagne avec un groupe d’amis à lui je me suis dit que ça allait être chouette. Je connaissais certains d’entre eux. Ce n’était pas encore de vrais amis et peut-être ne le seront-ils jamais mais j’avais envie de vivre cette expérience. Cela me faisait un peu penser au scénario du film Les petits mouchoirs. Un groupe d’amis de longue date qui se retrouvent dans une maison de vacances. Mis à part le fait qu’il n’y avait pas la mer et les parcs à huîtres mais les champs de blés à perte de vue et une très belle piscine, la correspondance était assez flagrante. Nous sommes arrivés le vendredi soir. La maison sentait encore un peu le renfermé et le froid de la pierre lui donnait un aspect assez peu chaleureuse mais très vite elle se remplit de vie, d’odeur de plats chauds et de rires. J’avais l’impression d’être dans un film littéralement. Comme moi, il y avait certaines personnes qui ne connaissaient pas grand monde, la soirée fut ponctuée de rires un peu gênés et des questions bateaux du genre « comment as-tu rencontré Margot? ». Cela m’allait. Je passais un peu inaperçue, j’étais la pièce rapportée, la copine à Nathan. Je n’avais rien à prouver.

La journée de samedi se passa tranquillement, on essaya de se baigner malgré le froid, il y avait les garçons qui jouaient au foot, les filles qui bronzaient sur les transats. On étaient 13 et pourtant je n’avais pas l’impression d’être oppressée. Aux repas je me fondais dans la masse. J’écoutais les personnes autour de moi. Je n’ai jamais su comment faire la conversation avec plus de trois personnes autour de moi et je ne supporte pas de sentir cette pression des regards sur moi. Alors en règle générale, je ne dis rien et j’observe. Quand je me retrouve seule avec quelqu’un j’engage la conversation et tout se passe bien. Mais dès qu’il y a trop de monde je veux juste que l’on m’oublie. La journée du samedi a touché à sa fin et l’on a organisé un apéro dînatoire sur la terrasse. Quand la nuit tombe on rentre pour boire des mojitos, jouer à des jeux et danser. Je sens l’alcool peu à peu me monter à la tête. Je ne bois pas souvent mais quand je bois je fais attention de m’arrêter avant d’être trop pompette pour ne plus me contrôler. Mais ce soir là il y a beaucoup de personnes autour de moi et on joue au Time’s up. Ce jeu où, à tour de rôle, chacun doit faire deviner des personnalités à son équipe. Il y a le bruit des cris et des rires et la pression des regards et du temps qui coule. J’ai ce besoin de mettre une barrière entre moi et les autres, inhiber ma peur grâce à l’alcool. Bientôt je ris sans raison et Nathan à côté de moi rit aussi et j’ai l’impression qu’on est deux clowns amoureux, les autres rient aussi en nous regardant et je suis heureuse d’être là parmi eux.

La soirée continua joyeusement jusqu’au moment où l’on arrêta les jeux pour souffler les bougies et déguster les gâteaux. Il y eut un moment, un instant qui fit basculer cette heureuse soirée en un chaos d’émotions. Les effluves de l’alcool s ‘atténuaient peu à peu mais j’était encore dans cet état de babillement un peu enfantin, je sortais des idioties qui n’allaient pas plus haut que comparer la peau de Nathan à la couleur du gâteau au chocolat. J’étais une enfant de quatre ans, je disais ce qui était sous mes yeux comme si c’était des merveilles que je découvrais pour la première fois. J’étais joyeuse et heureuse mais à ce moment là, Adrien est passé à côté et m’a lancé : » c’est vraiment limite ce que tu dis », à moitié sérieux à moitié rieur. J’ai ris sans vraiment comprendre, répondant « c’est mon copain, je dis ce que je veux », comme un mécanisme de survie, en pensant que le moment passerait, en cherchant du regard un reproche dans les yeux de Nathan ou de la peine. Mais il ne me regardait pas. Et puis Agathe m’a lancé un : « mais vraiment, c’est vraiment limite ce que tu dis ». Et puis il y eut un court silence. J’ai regardé autour de moi, les gens me fixaient comme si j’étais une horreur, un monstre, une pestiférée. Guillaume m’a aussi lancé quelque chose de glaçant mais je ne me souviens que de son regard. A partir de là je ne me rappelle plus de rien, juste leurs regards, leur jugement, leur haine. J’ai eu mal à l’intérieur, comme si mon cœur était tout à coup tordu, déchiré. J’ai eu envie de pleurer, partir m’isoler et finir la soirée dans une chambre à l’étage. Mais j’étais juste complètement tétanisée par mes émotions et par l’incompréhension. Pourquoi tant de haine d’un coup pour une phrase aussi banale? J’ai eu honte. Honte de moi, de mes mots. Je me suis dit : »pourquoi tu parles? Tais-toi ! Ferme ta gueule si tu ne peux riens dire qui soit intelligent !  » Je me suis dit aussi : » peut-être que je suis plus stupide qu’eux, peut-être qu’il y a des choses que je ne peux pas comprendre. » Je me suis sentie une moins que rien, une parias. Les paroles et les regards de ces gens ont suffi à me blesser. Me saigner à vif. Me faire perdre toute once de confiance en moi. Des gens m’accusent d’avoir des propos racistes envers Nathan. L’une des personnes que j’aime le plus au monde. A cette pensée j’ai été submergée par un flot d’émotions. Des émotions terrifiantes, incontrôlables. La fête, les verres, les danses et la musique ont soudain disparu et je n’étais plus que peur. Enfermée à l’intérieur de moi même, comme submergée pas une vague immense et sans fin d’horreur. J’ai essayé de reprendre ma respiration en regardant autour pour de l’aide mais rien, personne. Qui aurait pu savoir ce qu’il pouvait se passer en moi en un moment aussi joyeux qu’un anniversaire ? J’étais complètement tétanisée, bloquée dans mon propre corps, ma propre tête. Et puis j’ai croisé le regard de Nathan à mes côtés qui a compris. Ça n’allait pas. Assez pour m’immobiliser sur ce canapé et m’empêcher de faire semblant d’aller bien. On a parlé, beaucoup. On a parlé comme si la fête avait disparu, visage contre visage , il m’a dit combien il m’aimait et que mes propos n’était en rien raciste. Que des gens disaient parfois des choses bien pires sans s’en rendre compte, essayaient de le rendre plus blanc, plus conforme… Avec du recul je me suis dit que ce n’était peut-être que moi le problème , moi et mes peurs. Ce qu’ils ont pu dire ou faire à mon égard n’a pas d’importance. C’est à moi d’avoir la maturité de régler mes problèmes, mes insécurités qui, en réactions à ce qu’ils me disent, me font ressentir toutes ces émotions chaotiques. Et en même temps. ..et en même temps il y a une part de moi qui refuse de leur donner cette excuse. De prendre le blâme pour quelque chose que je n’ai pas dit, fait ou même pensé. Il y a une injustice, une envie de comprendre aussi. Mais le moment est passé et ce n’est plus celui de demander des explications, de comprendre qu’est ce que cette phrase veut dire pour eux, qui puissent leur donner autant de haine envers moi.

Le moment est passé et j’ai essayé de passer outre. De danser avec Nathan et de rires avec les autres malgré le souvenir de ce moment désagréable qui passait en boucle dans ma tête. Le lendemain encore au réveil ce fut la première pensée qui me revint de la soirée. En parler à nouveau avec Nathan me fit monter les larmes aux yeux. J’avais mal, mal d’avoir été injustement jugée, mal d’avoir été confrontée à une telle violence. A nouveau dans la journée, je ressentie cette impression d’être de trop, de ne pas faire les choses correctement, les gens m’ignoraient ou me faisaient comprendre qu’ils ne m’appréciaient pas. Je m’isolais, j’allais faire des photos des alentours et je bouquinais en attendant Nathan. Il ne servait à rien de le monopoliser, je voulais qu’il profite, qu’il passe du temps avec ses amis. Au fond je ne pouvais rien faire d’autre que d’essayer de me faire oublier à nouveau. On m’a fait la remarque plus tôt dans le week-end que ma sensibilité était une force. Parfois c’est un poids et je dois vivre avec. Je ne veux pas de la pitié des autres, juste du respect. Le week-end se termina avec le retour des averses et du vent. C’était le moment de regagner notre chez nous et j’en étais ravie.

4 Comments

  1. Votre récit est touchant et votre petite voix intérieure est bien sévère vis à vis de vous. Il vous a manqué l’assurance de leur répondre qu’ils confondaient respect et propos politiquement corrects. Et que dans votre cas, si vos propos pouvaient paraître limités, ils ne trahissaient aucunement un manque de respect .

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    1. Je ne pense pas être sévère envers qui que ce soit. J’essaye au mieux de retranscrire ce que j’ai ressenti. Je vous remercie en tout cas de me faire partager vos impressions. Je pense que j’ai surtout été choquée par ce qu’ils m’ont dit et fait comprendre tout au long de ce séjour. Tout le monde ne possède pas l’intelligence sociale pour avoir du respect envers des gens avec une sensibilité différente.

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