Quitter Paris ūüöó

C’est la veille du d√©m√©nagement. Apr√®s un court s√©jour √† Bordeaux pour organiser notre emm√©nagement dans notre nouvel appartement, je reviens sur Paris pour aider les d√©m√©nageurs √† embarquer les cartons, faire le m√©nage.¬†
Ces quelques jours avec Nathan m’ont redonn√© une bouff√©e d’air frais. J’ai achet√© un v√©lo comme je me l’√©tais promise. Fini la servitude aux transports en commun. Les beaux jours approchent. On fait une longue balade √† v√©lo, une vingtaine de kilom√®tres qui arrivent √† me mettre √† plat pendant deux jours. Mon corps n’√©tait pas pr√™t mais je n’aurai jamais su de quoi il √©tait capable sans cela. J’ai pu ressentir √† nouveau le vent fr√īler mon visage, voir les paysages et la route d√©filer. √Ä nouveau, je me suis sentie libre, j’ai senti une force en moi qui semblait endormie depuis des semaines. Des mois. Le temps √©tait pluvieux. Au moment o√Ļ la pluie s’est mise √† tomber, il nous restait 10 km √† faire pour rentrer. L’averse et le vent s’√©ternisaient, j’avais faim, mal au ventre mais je savais qu’au fond cela ne servait √† rien d’attendre. Alors avec un air d’enterrement j’ai suivi Nathan sous la pluie battante. Mon v√©lo et mon corps peu √† peu d√©goulinant d’eau.¬† Les gouttes ruisselaient sur mon visage. Le vent me poussait dans le dos. Comme l’avait dit Nathan, ce n’√©tait que de l’eau. √Ä cet instant une bouff√©e de joie me submergea. J’√©tais libre de tourner cette exp√©rience en bonne ou mauvaise. Il ne tenait qu’√† moi de le penser. Alors que les vignes bordelaises d√©filaient, que les voitures nous fr√īlaient,¬† que la pluie battaient nos corps je me r√©p√©tais encore et encore « Tu es une battante ! « . Aussi idiot que cela puisse para√ģtre, cette phrase m’accompagna tout le trajet retour comme une musique enivrante d’encouragement. Arriv√©e √† bon port j’√©tais heureuse, fatigu√©e, gel√©e et mouill√©e jusqu’√† l’os mais heureuse. Heureuse d’√™tre en vie et d’avoir un corps capable d’autant d’efforts et de prise de risque. On ne grandit jamais dans sa zone de confort, toujours en dehors.

Je suis dans le train pour Paris. √Ä la gare, Nathan passe me dire au revoir. Il est fatigu√© par sa journ√©e. Je me dis que si c’est pour tirer la gueule et me stresser parce que mon train part dans dix minutes et que je ne suis pas sur le quai, il aurait mieux fait de ne pas s’arr√™ter.¬†
Mais il est l√† et il y a du monde et je ne sais pas quoi lui dire. Demain soir je le revois. J’ai envie de le serrer dans mes bras mais je sens les regards autour de nous. Il y a trop de monde. Je le revois demain. 24 h. Rien du tout. Je peux le faire. Je peux tenir.
Je l’embrasse du bout des l√®vres. √ßa fait faux. Il le sens.¬† J’ai honte de ne pas oser le serrer dans mes bras dramatiquement au milieu de tous ces √©trangers. J’essaye de lui rendre son regard rempli d’amour. Je n’y arrive pas. Il me dit  » √† demain au restaurant »en tournant les talons. Il se prend une dame et sa poussette alors que je lui r√©torque « tu ne perds pas le nord ». Le chaos est √† son comble autour de nous, il n’entend pas. Je r√©p√®te mais il n’entend toujours pas. Je lui fais comprendre d’un geste de la main que ce n’est pas important pour qu’il parte et que ce moment lourd et douloureux s’arr√™te. Mais il me rejoint en une foul√©e et nos deux visages se retrouvent nez √† nez. On s’embrasse mais je vois du coin de l‚ÄôŇďil l’horloge et les minutes qui d√©filent. Je n’aime pas √ßa. Je lui dis que je dois y aller. Je pars. Je passe la barri√®re et je cours sur le quai. Mon wagon¬† est √† l’autre bout. Je d√©teste les au revoir, m√™me pour 24 h.

En juin prochain cela fera un an et demi que l’on est ensemble. Et quand je dis « est ensemble » cela ne veut pas dire un ptit week-end par ci par l√†, un soir une fois par semaine… non on est ensemble tout le temps. √Ä peine quatre mois apr√®s notre rencontre je vis presque d√©j√† dans son petit studio, sept mois apr√®s notre rencontre on emm√©nage ensemble. Bref la promiscuit√© entre nous n’a jamais √©t√© un probl√®me,¬† bien au contraire, elle n’a fait que raffermir nos liens. J’ai eu peur √† un moment donn√© que cela nous fasse d√©faut.¬† Peur que l’amour que l’on porte l’un pour l’autre s’efface. Que la r√©alit√© de la vie et du quotidien nous ouvre les yeux, des yeux auparavant remplis de romances et d’espoir. Mais rien de tout cela n’est arriv√©. Parfois je me pince int√©rieurement en le regardant √† mes c√īt√©s, comme si sa pr√©sence √©tait un mirage, la r√©alisation un peu douteuse d’un fantasme pr√™t √† dispara√ģtre √† tout moment tel un songe. Le matin devant la glace, les jours o√Ļ je me trouve laide et sans charme, je me demande ce qu’il peut bien me trouver quand il me dit que je suis belle. Encore hier, je l’ai embrass√© et des frissons m’ont¬† parcouru comme si c’√©tait la premi√®re fois. Et pourtant cela fait presque un an et demi. Un an et demi d’amour.

Je n’ai jamais √©t√© aussi s√Ľre de quelque chose. Il est une √©vidence. √áa l’a √©t√© d√®s les premi√®res semaines de notre relation.
Si un jour il me dit que je ne suis plus essentielle pour lui j’aurai tr√®s mal. Je serai sans doute perdue au milieu du d√©sordre qu’est ma vie, sans boussole.¬†Il est une des personnes que je veux garder proche aussi longtemps que possible, peu importe comment notre relation √©voluera.
R√©guli√®rement il me dit que je ressemble √† un personnage de roman. C’est une des raisons pour lesquelles il m’aime. Je fais de chaque chapitre de ma vie une aventure. J’ai cette impression quand je relis mes vieux journaux et que je regarde mon pass√© avec un arri√®re go√Ľt de nostalgie. J’ai longtemps √©t√© gouvern√©e par la recherche d’adr√©naline et de d√©passement, √† la recherche de mes limites en pensant √† tord que j’√©tais invincible tel les h√©ro√Įnes et guerri√®res de mes romans de coll√©giennes. Malheureusement la r√©alit√© m’a vite rattrap√©e, les blessures ont fini par laisser des traces sur ma carapace et je r√©fl√©chis maintenant √† deux fois avant de sauter dans l’inconnu.
Parfois cette sensation d’√™tre invincible me manque. Parfois j’aimerai redevenir cette guerri√®re.

Mes amis m’ont toujours soutenu dans ce projet. Quitter Paris. Mais je n’ai jamais vraiment r√©alis√© ce que je laissais en partant… je ne l’ai pas r√©alis√© avant cette derni√®re semaine, ce dernier week-end, cette derni√®re soir√©e. Il y a eu cette note de peine dissimul√©e entre deux gorg√©es de bi√®re dans la bouche d’Arnaud, ces regards qui me promettaient que je resterai un peu l√† avec eux apr√®s mon d√©part, il y a eu ces embrassades et ces chuchotements dans l’oreille avant de passer la porte tard le soir, « je t’aime », « reviens-vite ». Je regardai mes pieds, ravalai mes larmes et partis. C’est √† √ßa que ressemble une derni√®re soir√©e entre amis.

La dernière nuit à Paris est venue.
Le soir j’ai eu rendez-vous avec mon amie Pauline. Elle m’a offert un cidre et on a pass√© la soir√©e √† discuter. Je n’avais pas envie que cela s’arr√™te. Il y a des personnes comme cela √† qui on aimerait dire tant de chose que lorsque vient le temps de parler, on ne retrouve pas ce que l’on s’√©tait promis de dire au d√©part. Je souhaitais lui dire √† quel point notre rencontre a compt√© pour moi il y a un peu plus d’un an. Combien malgr√© nos rares √©changes elle a su m’apporter le soutient d’une amie, d’une sŇďur.¬† J’aurai voulu lui dire que bien qu’elle redoute les ann√©es qui passent, elle a encore le temps, qu’elle rayonne d√©j√†, qu’elle a en elle tellement de potentielle, de talent.¬†Que je veux que l’on reste amie encore longtemps, que l’on s’organise d’autres soir√©es au cin√©ma, que l’on ait des projets artistiques ensembles m√™me si c’est un peu fou.
Mais comme d’habitude, le temps passe trop vite, les heures ont fil√©es et apr√®s avoir fait un allez-retour sans raison dans une rue, juste pour rester encore un peu ensemble, on s’est quitt√©. Ces mots que j’avais en moi ont r√©apparu une fois seule, enfonc√©e dans une rame de m√©tro dans la nuit parisienne.
Le plus dur est fait. Dire au revoir aux amis. Dire au revoir sans savoir quand je vais les retrouver. 
Je quitte Paris et d√©j√† j’ai envie d’y retourner.¬†

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